Les navigateurs de l’époque paléo-assyrienne

La lecture de la page précédente « Un moyen de transport maritime apparaît dans les textes Paléo-assyriens » est nécessaire pour une bonne compréhension des textes ci-dessous qui sont des traductions de tablettes de marchands assyriens, trouvées en Anatolie, et datées de la première partie du 2ème millénaire avant notre ère.

La série VI d’ouvrages « Kültepe Tabletleri » de Mogens Trolle Larsen, dans le tome a, montre les déboires (liés, probablement, au naufrage d’une embarcation) de Salim-Assur avec Usinalam, une ville (ou un pays) associée à Purushattum, concernant le paiement d’une très importante quantité de laine. Le conflit se termine par la tablette kt 94/k 1267 qui stipule que « l’assemblée des marchands assyriens de Purushaddum décide de ne plus vendre un seul textile à Usinalam ».
L’interlocuteur d’Usinalam présent sur place est un esclave qui dépend d’un « Musium ». Ce titre, ou cette fonction, ne se retrouve pas ailleurs et semble indiquer une hiérarchie spécifique à un pays.

Plus tard, dans le tome b, Kt 94/k 1406 de Amur-Istar à Ennam-Assur indique « le convoyage a été stoppé en direction de Salatuwar. Je reste à Wahsusana jusqu’à ce que la question de Salatuwar soit réglée, Usinalam est à Salatuwar ». Kt 94/k 779 : « 6 wagons sont détenus par Usinalam ».

Relevées par Mogens Trolle Larsen dans « The Old Assyrian city-state and its colonies » plusieurs courriers montrent un imbroglio concernant le prélèvement de la « saddu’utum taxe » :

  • Au moins quatre lettres adressées aux receveurs de Salatuwar, dont une fait copie à ceux de Kussara, expédiées de concert par les karums de Kanès et Salatuwar évoquent le fait que des marchands ont réglé la taxe à Salatuwar et qu’il faut reverser celle-ci (à Kanès) ;
  • KTP 10, envoyée à Wahsusana par Salatuwar, mais rédigée par un roi local : « Allez au pays de Wahsusana ! Si vous n’y allez pas, je deviendrais votre ennemi » ;
  • Du karum de Mamma au karum de Kussara : Chers pères et seigneurs, une tablette est arrivée de la Ville (Assur), elle indique que vous ne devez pas lever la « saddu’utum taxe ». Mogens Trolle Larsen s’étonne de la formule de politesse inhabituelle utilisée.

Enfin, Cécile Michel dans « Correspondance des marchands de Kanish », a traduit la tablette AKT 1,78 : « Tu ne dois pas aller à Wahsusana tant que les chefs militaires n’ont pas fait prêter serment aux princes de Burushattum, de Usunalam et de Wahsusana ».

Cahit Günbatti à traduit les archives de Perwa en Turc dans « Kültepe Tabletleri X ». Voici Kt. d/k 28b: « De Tarhuala, Husiuman, Luhrahsu, Kalulu, Kalaya de la ville de Wahsusana en ruine, Perwa de Luhitim recevra ½ mine d’argent, 7 sacs d’orges et 3 sacs de blé, « 20 makris » et « 20 asis » qui sont des parties de « wagons » et de charrues. Ils porteront eux-mêmes le grain à Kanès. Le grain sera mesuré avec les moyens de Peruwa. L’argent est lié à ceux qui sont financièrement solides et fiables ».
Un deuxième texte, Kt. d/k 28a, est similaire, mais montre que Perwa n’habite plus Luhutim. Si les céréales sont livrées à Kanès dans les deux cas, on ne sait pas où sont remis les « 20 makris » et « 20 asis » dans la deuxième tablette.
Il faut noter :

  • Que « Talwahsusara » de la version originale a été remplacé ici par « Wahsusana en ruine » volontairement, car le suffixe Til ou Tal existe depuis très longtemps, comme le montre l’exemple de Tilbeshar (voir ici) ;
  • Les « « 20 makris » et « 20 asis » qui sont des parties de « wagons » et de charrues » ont été étudiés par plusieurs chercheurs. Il faut voir dans « asis » « un essieu », organe le plus important de la charrue, et dans « makris » l’ossature en bois des premiers bateaux. Et donc, pour naviguer en mer il fallait ajouter à ce composant le sac-naruqqum c’est-à-dire la peau qui assurait l’étanchéité. Il se peut que ces engins étaient conçus à la fois pour la navigation (avec la peau) et le transport terrestre (avec les essieux). Pour ce qui est de l’Anatolie du début du 20 siècles avant J-C, l’utilisation terrestre est très peu probable car il n’est jamais mentionné d’animal de trait ;
  • Des modèles miniatures de charrues et de bateaux ont été trouvés dans les tombes de Vounous Bellepais ;
  • Perwa, ou Beruwa, est probablement le personnage important qui a cosigné avec Anitta quelques tablettes retrouvées à Alisar Höyük. Il s’agit d’un nom comportant de nombreux homonymes. Toutefois dans les deux cas, ce Perwa est un expert dans le pesage.

Il faut savoir qu’à Kültépé les fouilleurs ont dégagé plusieurs couches archéologiques, dont deux avec des tablettes. Tous les textes ci-dessus proviennent de la plus ancienne. Kalaya, écrit Kaliya, se retrouve probablement dans une traduction de la couche archéologique la plus récente, exhumée en 2001. Seules 450 tablettes sont issues de ce niveau archéologique. L’ouvrage « The letter sent to Hurmeli king of Harsamna and the king of Kanis » de Cahit Günbatti traduit des inscriptions de cette couche, dont celle de Kaliya (Kt 01/k 219) qui n’a pas été comprise. Avec l’hypothèse de ce blog, exposée sur la page «Un moyen de transport maritime apparaît dans les textes Paléo-assyriens  » elle a plus de sens :

  • Kaliya se dit esclave ;
  • Il s’est fait voler son sac-naruqqum (mais pas les tissus qu’il transportait) dans un palace, très vraisemblablement celui de Salatuwar ;
  • Il transportait alors pour la valeur de 11 mines d’argent en textiles ;
  • Il décrit un imbroglio concernant ses marchandises : il a d’abord tenté de les échanger contre de l’argent aux marchands qu’il a trouvé, car il n’avait pas de collègue chez qui les entreposer ; les marchands de Salatuwar lui ont rédigé une tablette formalisant l’échange, mais il a demandé à ce que l’argent soit refondue (sans doute pour tenir compte du transport terrestre futur, au lieu du transport maritime) ; entre temps le palais s’est emparé des textiles et les a enregistrés, à tort, à son nom ; un mois plus tard, il n’a pas pu récupérer ni l’argent, ni les textiles apparemment envoyés à son maître ;
  • Il a dû faire appel au Musium de Salatuwar, appelé Nannatama, pour résoudre la difficulté.

De ce texte, il faut retenir :

  • Qu’à cette période-là, à Salatuwar il y a un palais avec un « musium » à sa tête, comme à Usunalam ;
  • Que le présent transporteur avec sac-naruqqum ne voyageait pas avec un marchand assyrien. Ce mode de transport maritime, dangereux, était alors assuré uniquement par des esclaves.

Pithana et son fils Anitta de Kussara semblent avoir conquis Kanès tous les deux. Traduit par Garry Beckman en 2008 dans « Ancient Historical Texts » et par Erich Neu en 1975 dans « Der Anitta Text », voici un extrait des annales d’Anitta trouvées à Bogazköy : « Lors de ma première année de règne, j’allais en guerre avec l’armée de Nesa contre Salatuwar. Le maître de Salatuwar sortit avec ses enfants et vint contre moi. Quittant sa ville et son pays il prit position sur la rivière Hulana. Je suis venu derrière lui, mis le feu à ses fortifications et les […]. Le maître de Salatuwar rassembla ses biens et s’en alla. Quand je partis de nouveau en campagne, […], le maître de Purushanda me fit des cadeaux : Il m’apporta un trône et un sceptre en fer comme présent. Quand je revins à Nesa, j’amena le maître de Purushanda avec moi. Quand il alla sur le trône de Zalpa, il alla s’asseoir devant moi à droite ».

Et donc, d’importants conflits se sont déroulés autour de Wahsusana et de Salatuwar. Comme par le passé – les tablettes montrent que Kussara a été la ville politique qui a permis la mise en place de la Sukinnu Route – c’est le roi de Kussara, Pithana, sans doute par la négociation, qui a tiré le meilleur profit de ces guerres en imposant son fils Anitta.

Ceux d’Usunalam se sont emparés pendant quelques temps de Salatuwar et peut-être, aussi, de Wahsusana. Mais qui étaient-ils ?

Compte-tenu de l’hypothèse de ce blog (exposée à la page précédente), des recherches archéologiques et des volumes importants de laines échangés entre Pushattum et Usinalam, trois localisations sont avancées en considérant que « Alam » est le suffixe assyrien qui signifie « Ville ». Et donc Usuna devait représenter une agglomération importante.

Le port découvert à Liman Tépé permettait un commerce d’envergure
Les travaux archéologiques à Liman Tépé, supposé ici être le port de Purushattum, ont montré que les infrastructures existaient déjà au 3ème millénaire avant notre ère : les marchands assyriens n’ont fait qu’utiliser un moyen de transport en place avant leurs activités commerciales en Anatolie. Le service de navigation n’est pas documenté dans leurs tablettes car les commerçants réglaient comptant, et l’utilisation des infrastructures égéennes devait être banal à cette époque.

La mer Égée : les ports actifs au 3ème millénaire avant J-C

La mer Égée : les ports actifs au 3ème millénaire avant J-C

 

A Palamari sur l’île grec de Skyros, il y avait un port de transit actif

En 1995, au nord de Skyros, Maria Theochari et Liana Parlama ont mis à jour des fortifications avec des tours en forme de fer à cheval. Elles sont semblables à de nombreux sites datés du 3e millénaire avant notre ère : Lerne, Kolonna d’Aegina, Naxos, Αmorgos (environ 10 sites), Heraion de Samos, Thaso, Imbros, Liman Tepe … (voir la carte)
Les fouilleurs considèrent qu’il y avait un entrepôt permettant de stocker des biens (métaux ou obsidienne) avec d’autres ports.
Les archéologues ont observé des travaux de maintenance qui montrent que ce port, contrairement à ceux mentionnés ci-dessus, était habité durant la période des marchands assyriens (époque paléo-assyrienne). Il a été actif de 2700 à 1700 avant notre ère.
https://novoscriptorium.com/2019/10/27/palamari-skyros-a-bronze-age-fortified-urban-center-in-the-aegean/
Le positionnement géographique de Palamari favorise une hypothèse de voie commerciale maritime plutôt vers le nord de l’antique Grèce.

A Daskalio, près de l’île de Kéros en Grèce, il y avait un port actif au 3ème millénaire
Cependant, son utilisation lors du millénaire suivant n’est pas prouvée mais n’est pas à exclure.

 

Mer Égée : Ports actifs vers 1800 avant notre ère

Mer Égée : Ports actifs vers 1800 avant notre ère

Hypothèse 1 : Usinalam était Aisonia/Dimini en Thessalie.
La Thessalie montre le plus grand nombre de sites de la première moitié de l’âge du bronze. Quatre critères justifient ce rapprochement :

  • La phonétique : Dimini est le siège de l’ancienne municipalité d’Aisonia ;
  • L’importance des infrastructures découvertes autour de Volos (voir ici), en phase avec les volumes d’échanges décrits dans les tablettes paléo-assyriennes ;
  • La position géographique du golfe de Thessalie par rapport à Skyros et Liman Tépé ;
  • Les datations des ruines exhumées.

Hypothèse 2 : Usinalam était Asinè en Argolide
Toutefois, l’importance des infrastructures portuaire n’est pas démontrée par l’archéologie. Mais cette hypothèse donne du sens au développement des villes d’Argolide telles que Mycènes, Argos et Tirynthe.
Et puis, la position géographique plaide plutôt pour un port de transit à Daskalio, dont l’utilisation n’est pas prouvée du temps des marchands assyriens, toutefois Vryokastro sur Tinos et Phylokopi sur Milos étaient actifs.

Hypothèse 3 : Usinalam était la ville submergée de Pavlopetri
Près de Pavlopetri, c’est un port d’importance qui a récemment été découvert sous la mer.
https://greeknewsagenda.gr/index.php/topics/culture-society/7165-pavlopetri
S’il est certain que le golfe de Méssenie a aussi été appelé « Golfe d’Asinè » par certains auteurs classiques. Il se peut que Pausanias et Strabon aient fait une erreur en positionnant Asinè dans les environs de Nauplie en Argolide. Car il s’agit bien de tout une ville portuaire antique qui est située à Pavlopetri.
Là aussi la position géographique plaide plutôt pour des ports de transit à Daskalio, Vryokastro sur Tinos et Phylokopi sur Milos.

 

Conclusions
Les recherches archéologiques prouvent bien qu’il existait des moyens de transports maritimes du temps des marchands assyriens. En plus, il y avait une connaissance de convoyages en mer de matières lourdes dès le 3ème millénaire : Daskalio en est la preuve.

Les fouilles archéologiques des sites de l’ancienne Cilicie constatent une occupation dite « hittite » dès le 17ème siècle avant notre ère (Gozlü Kule, Zeytinbeli Höyük, Tatarli Höyük, Zeyve Höyük, …) seulement explicable par l’hypothèse de ce blog (voir la page précédente) et l’histoire mise en avant par cette page.

Enfin, il ne semble pas que ce soit la première fois que l’arrivée de populations de l’ouest de l’Anatolie vers l’Est soit observée. A Gozlü Kule « une destruction de la ville par des tribus de la région de Troie vers 2400 avant notre ère » est notée dans le rapport des fouilles.
Et puis il y a eu, probablement plus tard, l’expédition des Argonautes.

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