La fin du règne de Yasmah-Addu à Mari

Dans le tome I de « Les premières années du roi Zimri-Lîm de Mari » Jean-Marie Durand a traduit de nombreuses tablettes issues des archives de Mari. Même si l’auteur a sélectionné les textes des moments de la chute de Yasmah-Addu, peu de courriers relatent ce fait :

  • L’Épopée de Zimrî-Lîm situe géographiquement un affrontement militaire entre l’Euphrate et le Habur. Les vainqueurs se sont retrouvés à Sehrum et n’ont fait qu’ensuite leur entrée dans la capitale, Mari.
  • La chute aurait été consécutive à plusieurs batailles vers Der et Tizrah ;
  • Plusieurs tablettes indiquent que ceux d’Ékallatum (les vaincus) ont eu le temps de partir de Mari, aidés par un dénommé Zakurabum futur roi de Zalluhan ;
  • Bannum puis Sumu-hadû ont pris le pouvoir à Mari en attendant que Zimri-Lim s’y installe ;
  • Se constate depuis cette époque un culte rendu à Annunîtum et Dêrîtum, devenues des divinités principales, à Sehrum et Der, notamment par la mère de Zimri-Lim.

Par ailleurs, l’ouvrage rapporte longuement les affaires de la Forteresse de Yahdun-Lîm au début du règne de Zimri-Lîm. A notre avis s’y trouve l’explication du départ de ceux d’Ékallatum hors du pays de Mari.
D’emblée se remarque un nombre anormalement important de fonctionnaires et de dirigeants affectés à cette Forteresse de Yahdun-Lîm. Et il y apparaît trois orthographes différentes pour ce qui est considéré dans l’ouvrage comme étant ce même lieu : la Forteresse qui s’appelait « Dur-Yasmah-Adu » sous le roi précédent.
Ici, la lecture de tous ces textes nous amène à développer une compréhension différente. Nous considérons dans ce blog qu’en fait les trois orthographes désignaient deux villes distinctes :
1. badki iahdunlim, que nous traduisons ici par Der de Yahdun-Lim, est Der du Balih

2. bad iahdunlimki, que nous traduisons ici par Dur-Yahdun-Lim, est la forteresse sur le canal Isim-Yahdum-Lim

3. bad iahdunlim sans la qualification de ville, qui représente également Dur-Yahdun-Lim.

« Bad » signifie Dur ou Der. Ici nous prétendons et confirmons qu’en fait Der de Yahdun-Lim était Der du Balih. Il s’agissait d’un lieu de pouvoir Bensimalite de Yahdun-Lim, père ou grand-père de Zimri-Lim, jusqu’au renversement de Yasmah-Addu.

Villes du Haut Balih localisées avec une vraisemblance d'au moins 3

Villes du Haut Balih localisées avec une vraisemblance d’au moins 3

Comme illustration, voici notre compréhension des affectations de Aham-nûta, Rip’î-Lîm et de l’arrivée massive d’individu du Haut-Balih sur les Bords de l’Euphrate, en rive droite. Dans leurs tablettes, ces deux personnalités ont fait une différence entre les lieux car ils ont déménagé de l’un vers l’autre. Alors que d’autres, notamment Sumu-hadû et Zimri-Lim lui-même, moins concernés, et aussi par ce que la population du premier lieu s’est installée vers le deuxième lieu, ont utilisé les dénominations « Der » pour la ville du Balih et « badki iahdunlim » pour la forteresse en rive droite de l’Euphrate. Il est possible, aussi, qu’il y ait eu des erreurs de scribes.

Début de carrière de Aham-nûta
Aham-nûta était probablement un marchand avant sa nomination à Der de Yahdun-Lim. Celle-ci a, dès son début, été contestée par Idin-Dagan et Sumu-hadu dans « A.1951 » : « […] Tebi-geri-su était alors au service de mon seigneur. Mon seigneur l’a appelé et lui a donné pour instructions : « Appelle Aham-nûta et donne-lui mission, lui disant : “Tu es nommé à Der de Yahdun-Lîm. Tu donneras 1 mine d’argent et la taxe igissûm.” » Selon les instructions de mon seigneur, je suis arrivé à Der de Yahdun-Lîm, j’ai convoqué les bourgeois et j’ai donné mission à Aham-nûta. [...] »

Les difficultés du début sont confirmées par « A.724 » : « […] Aham-nûta a dit en présence de mon seigneur, ceci : « Je n’exercerai plus la charge de cheikh de Der de Yahdun-Lim : je m’en trouve démis. Qu’ils nomment qui ils veulent ! » À l’heure actuelle, pour la raison dont j’ai informé mon seigneur, Mashum, le chef des travaux, est consigné. Or, Aham-nûta se trouve à Mari. La ville, Der de Yahdun-Lim, est sans autorités. Maintenant, mon seigneur doit attirer l’attention d’Aham-nûta sur la nécessité de repartir pour Der de Yahdun-Lim. S’il n’en est pas d’accord, mon seigneur doit donner ses instructions à un homme de confiance qui gardera en bon état Der de Yahdun-Lim et me l’expédier. »

Mais plusieurs autres tablettes garantissent la prise de poste effective d’Aham-nûta à Der de Yahdun-Lîm :

  • « A.3362 » : « Dis à mon seigneur : ainsi parle Aham-nûta, ton serviteur. Au sujet des bateaux chargés de jarres de vin et d’huile qui sont venus d’aval (1) depuis Imâr, mon seigneur m’a envoyé un message désagréable, disant : « Tu as eu ta part de marché dans les achats de jarres de vin et d’huile. » Moi, je n’ai acheté nulle jarre de vin ni d’huile. En outre, nul à Der de Yahdun-Lîm n’a acheté de jarres de vin. Le vin est en sécurité dans la ville et ce sont les gens du port marchand qui en ont acheté. [...] » ;
  • « M.13036 » : « Dis à mon seigneur: ainsi parle Aham-nûta, ton serviteur. Der de Yahdun-Lîm va bien. Le district va bien. Nabi-Samas, messager de La-nasûm le représentant hazzannum à Tuttul, qui par deux fois est allé chez mon seigneur, est arrivé à Der de Yahdun-Lîm aujourd’hui. Il a dit : « Yaggih-Addu, [...] Les conscrits eux tous et les isolés des gens d’Esnunna ne sont plus là. Mais, il est bien approvisionné et avec une troupe de vingt hommes il se trouve à Manûhatân. » […] »

Début de carrière de Rip’î-Lîm
Rip’î-Lîm, proche de Zimri-Lim, a été en exil pendant 10 ans à Qatna en laissant sa femme dans la région des Bords de l’Euphrate. A son retour, il a repris son épouse et a reconnu les deux enfants qu’elle a eu « dans la rue » pendant son exil.
Deux missives de Rip’î-Lîm à Zimri-Lim montrent qu’il a été en poste à Der de Yahdun-Lim au retour de Qatna :

Arrivée massive de Bensimalites sur les Bords de l’Euphrate
« A.1240 » est une liste de 10 scheiks, et leurs populations administrées, qui sont partis en direction de Mari. Ce texte a été daté par l’auteur de l’ouvrage ci-dessus de la fin du règne de Yasmah-Addu : « Dis à mon seigneur : ainsi parle Kunaniya, ton serviteur.
Les cheikhs du district, eux tous, sont partis pour chez le roi :

  • Sumu-hadû (2)
  • Amirum (Auteur d’un courrier qui apporte des nouvelles de Karkémis et du Zalmaqum)
  • Zakira-hammu (probablement Zakurabum de Zalluhan)
  • [...]
  • Rip’î-Lîm,

Soit tous les scheiks (du district). En outre, les gens du peuple, qui étaient réunis ici, sont partis avec leurs cheikhs. [...] »

Nous considérons qu’il s’agit du courrier, intercepté par Yasmah-Addu, qui a suffi pour déclencher sa fuite avec ceux d’Ékallatum. En fait, il est probable qu’il ait eu, en l’espace de quelques mois, trois moments : d’abord une arrivée massive de nomades Bensimalites conduits par Asmaṭ, le passage d’une grande armée dite « l’alliance avec Esnunna », puis l’exode ici développé qui a amené à Mari Amirum, Bannum, Sumu-hadu et d’autres rois Bensimalites.
Voici le texte « A.3550 » qui décrit une des cibles de cet exode : : « Dis à mon seigneur : ainsi parlent Rip’î-Lîm et Aham-nûta, tes serviteurs.
Le district va bien : la ville, Dur-Yahdun-Lîm, va bien. La garde et les commandos d’intervention ont été constitués. Que mon seigneur ne se fasse pas d’inquiétude ! Puisse-t-il atteindre son but ! Les différents bourgs qui sont aux alentours de Dur-Yahdun-Lîm, Hurrân, les gens de Nihad, les Yûm-hammû, Narâ, se trouvent rassemblés à l’intérieur de Dur-Yahdun-Lîm. (3) Nous avons envoyé un message à deux reprises à Ya’il à l’adresse de Batahrum et des Anciens pour s’y rassembler, mais ils ne sont pas venus […] La 3e fois, d’autorité, nous leur avons envoyé 10 hommes. Batahrum et les Anciens sont venus ici et voici la réponse qu’ils nous ont faite : « C’est à la Forteresse — et ce sera la population avec nous — que nous entrerons. Nous entrerons certainement à Dur-Yahdun-Lîm (4).»
A partir de ce moment, Rip’î-Lîm et Aham-nûta utilisent l’orthographe « bad iahdunlimki» pour évoquer leur nouvelle ville.

En même temps, les « Bensimalites » ont dépeuplé le Haut-Balih. Les « Benjaminites » en ont profité – grâce à un laisser-faire des rois « Bensimalites » voir même un encouragement – pour occuper les lieux désertés :

  • « M.5421 » : « Dis à mon seigneur : ainsi parle Habdû.ma-Dagan, ton serviteur. Naguère, au moment où mon seigneur décidait d’expédier ses gens […] les rois des Mâr yamîna ont délibéré entre eux, disant : « Nous jurons que si Zimrî-Lîm expédie ses gens à l’alliance d’Esnunna (5) alors, nous, ici, il nous faut prendre la ville, Dur de Yahdun-Lîm ! […] »
  • Selon [A.925+] 30-37 de la divinité de Der : « […] ne fais pas d’alliance avec les Mâr yamîna ! Je les expédierai au Hubur faire paître leurs « nids » et je te donnerai (alors) la totalité du fleuve ! »

Ces deux moments apparaissent aussi dans la carrière de Bahdi-Lim qui était affecté à l’entretien des canaux vers les environs de Der en début de carrière avant de devenir préfet du palais de Mari. « La correspondance de Bahdi-Lim » publiée par J.R. Kupper en 1954 montre une lettre, n°30, qui précise bien le moment du déménagement de ce personnage qui a été quasi simultanée à celui du départ de l’armée à l’alliance avec Esnunna : « […] Les Benjaminites (6) n’ont pas tous poursuivi leur marche vers Dir. Ils ont fait défection. Mais avec les hommes qui se trouvent à ma disposition, j’ai abondamment renforcé les troupes et je les ai envoyées pour l’expédition. Et quant à moi, ce n’est plus que la tablette de mon seigneur que j’attends. Dès l’arrivée de la tablette de mon seigneur je ferai route […]. »
Ce Bensimalite, comme beaucoup d’autres fidèles de Zimri-Lim, a emporté avec lui les tablettes de sa première partie de carrière. C’est cela qui n’a pas été perçu par les premiers traducteurs des textes du Tell Hariri et qui les a induit en erreur.

Remarques :
(1) Imar est bien en aval de Der du Balih, ici Der de Yahdun-Lim. Alors que ce n’est pas le cas pour Dur-Yahdun-Lim
(2) Ce Sumu-hadû est bien celui qui a pris le pouvoir à Mari en renversant Bannum. Il avait une maison à Der (Déritum) et était originaire de Manhama dans Sarru des Amnanéens.
(3) Le rassemblement de la population dans la forteresse est probablement une conséquence de l’insécurité créée par l’arrivée massive des nomades Bensimalites, utilisateurs de chevaux et, les textes le disent, pas tous disciplinés.
(4) Ya’il est une cité essentiellement peuplée de Benjaminites du clan des Yarih, qui, ici, montrent déjà une certaine hostilité vis à vis de cette installation de Bensimalites. L’interprétation ici exposée des événements explique mieux « la révolte des Benjaminites » des années suivantes.
(5) Il semble que l’armée qui a vaincu le précédent pouvoir était conduite par une alliance avec Esnunna, des Larséens et des Babyloniens. Tuttul semble avoir été la première ville libérée, et quasi détruite, puis cette armée, accompagnée du nouveau roi Zimri-Lim, s’est dirigée vers Qirdahat et Kahat. Ce qui ressemble étrangement à une partie des itinéraires d’Urbana.
(6) Avant Zimri-Lim, il faut constater que le Haut Balih était surtout habité par des Benjaminites dirigés par des Bensimalites, signe d’une conquête des premiers par les seconds.

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