Espionnage à l’âge du bronze

Contrairement à ce qui était enseigné au siècle dernier, les hommes du début du deuxième millénaire n’étaient pas tous des brutes épaisses. Des valeurs morales étaient partagées, au moins par les dirigeants qui nous ont laissé des écrits sur des tablettes cunéiformes.
La fidélité et la loyauté étaient des valeurs plus importantes qu’aujourd’hui. Les relations humaines y étaient beaucoup plus subtiles qu’on ne le pense.
Voici quelques extraits de courriers trouvés à Mari, publiés par Wolfgang Heimpel dans « Letters to the King of Mari ».

Haya-Sumu était le roi d’Ilan-Sura. Il s’est marié avec deux filles de Zimri-Lim, roi de Mari. Celles-ci et des serviteurs de Zimri-Lim en poste à Ilan-Sura ont laissé d’abondants courriers dans les archives du tell Hariri. Ils évoquent tous les faits et gestes de ce bras droit du roi de Mari.

A partir d’Ilan-Sura Haya-Sumu contrôlait Mazuradum, Tadum et Sunhum, des villes ici localisées entre le Tigre et les monts Kasiari. Il a lancé des offensives sur Hazzikkanum, Tilla et des cités du Haut-Habur. Il apparaît toujours à la tête d’une armée.
Charpin a remarqué que les tablettes et l’Akkadien des courriers issus de cette contrée de l’Idamaras avaient un style tout à fait reconnaissable :
http://www.digitorient.com/wp/wp-content/uploads/2006/10/CHARPIN%201989%20MEL-%20FINET.pdf

Yamsum, serviteur de Zimri-Lim auprès de Haya-Sumu, était l’informateur officiel du roi de Mari. Alors que des pourparlers de paix entre Mari et l’Elam sont en cours à Sehna, une série de ses courriers évoquent le sort d’Ibni-Addu, roi de Tadum, pourtant resté fidèle au grand roi :

  • 26 310 : « Ibni-Addu est allé à Sehna. Il a dit à Kunnam : « Zimri-Lim m’a désigné roi de Tadum. Et ils m’ont déplacé. » Et Kunnam lui a donné un soldat. Il lui a dit : « Va, rejoins ta ville ». Et Haya-Sumu a écrit aux gens de Tadum : « Tuez-le maintenant ! ». Mais ils ne l’ont pas fait. Puis il est retourné voir Kunnam. Il a dit : « Ils ne sont pas d’accord avec moi ». Kunnam, imbibé de bières, a dit à Ibni-Addu : « Mon seigneur (le souverain d’Elam) m’a écrit : Maintenant Zimri-Lim agit contre nous. Il veut soustraire le pays. Ecrit aux Turukkéens, et les Turukkéens viendront te soutenir. Bats-toi contre Zimri-Lim » Et Kunnam a écrit aux Turukkéens, mais ils ne sont pas venus. Voilà la vérité. Tu peux consulter d’autres serviteurs. »
  • 26 311 : « Kunnam ne savait pas qu’Ibni-Addu était un ami de mon seigneur. Et, en état d’ivresse, il a dit à Ibni-Addu : « Ne sais-tu pas que les mots de Zimri-Lim sont interceptés par le vizir (Souverain d’Elam) ». J’ai dit : « Comment est-ce possible ? » Il a répondu : « Un Hanéen, proche du roi, transmet des informations à Isar-Lim (serviteur d’Isme-Dagan, fils du précédent roi de Mari, alors vassal d’Elam). Et de plus, il y en a dans le détachement qui continuent d’envoyer des messages à Isar-Lim. Maintenant mon seigneur doit vérifier son entourage, il y en a qui rapportent à l’extérieur les propos de Monseigneur. Monseigneur doit leur demander des comptes. Kunnam n’a jamais dit de mensonges. Cet homme est fidèle à son seigneur, il ne peut pas mentir. […] Maintenant mon seigneur m’a écrit : « Envoie-le-moi ». Je me suis approché de lui (Ibni-Addu) et je lui ai dit : « Vas-y ». Il m’a répondu : « Maintenant que le doigt de Zimri-Lim m’a touché, qui pourrait m’en vouloir ? »
  • 26 319 : « Ibni-Addu a dit (à Haya-Sumu) : « Je vais apporter une tablette à mon seigneur (Zimri-Lim). Je dois me rendre auprès de lui. » Mais Haya-Sumu ne l’a pas autorisé. Aussi mon seigneur doit transmettre des instructions, et cet homme pourra rejoindre mon seigneur ».
  • 26 312 : « Ibni-Addu a été ligoté à l’intérieur du palais, emmené dans la ville d’Elali, mis aux fers et sa maison a été confisquée. J’ai demandé la raison de cette disgrâce à Haya-Sumu, il m’a répondu : « Il continue d’envoyer des émissaires à mon rival et se moque de moi ». […] Parce que c’est un homme d’Idamaras, vous devez maintenir cet homme en vie. »
  • 26 313 : « Je vous ai écrit il y a quelques temps au sujet d’Ibni-Addu, votre serviteur. Ils l’avaient établi à Elali. Et maintenant ils l’ont déplacé à Miskillum qui se trouve à 3 miles de distance. Présentement, Suriya, le serviteur d’Haya-Sumu, est à Mari. Mon seigneur doit le retenir. Ne libérerez pas cet homme tant qu’Ibni-Addu et sa maisonnée n’ont pas rejoint mon seigneur. Mon seigneur doit le garder. Les dénonciateurs d’Ibni-Addu sont Suriya, Aqba-Abum et Simatum (fille de Zimri-Lim mariée à Haya-Sumu). En ce moment ils le traitent comme si c’était un criminel. »

Ces courriers montrent des éléments géographiques : Miskillum et Elali apparaissent ici comme étant deux villes sûres de l’Idamaras sous la dépendance d’Ilan-Sura (sans doute les plus éloignées de Mari). La dernière est parfois orthographiée « Alilanum » dans les mêmes archives. Ainsi dans II78, Sarriya quitte Razama en compagnie de nobles sous son autorité : le roi d’Alilanum, le roi d’Azihum, et les généraux des rois d’Azuhinum et de Subat-Estar. Ces rois sont certainement voisins.

Un autre courrier, 27 135, donne d’autres cités de la même région : « Haya-Sumu est arrivé et a dit : « Le Numha est parti ». Les cultivateurs d’Haya-Sumu ont tué 4 personnes du Numha dans Mariyatum. Askur-Addu et Kapiya de Kahat sont sortis et ont attaqué entre Nagar et Sabisa, et ils ont fait prisonnier 10 Idamarasséens. »

Ici, de nombreux rapprochements sont faits avec des villes référencées dans les monts Kasiari et la vallée sud du Tigre par des textes néo-assyriens, montrant ainsi qu’Ilan-Sura contrôlait cet espace géographique au début du 2e millénaire avant notre ère.

 

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